"Rivory m’a fait confiance"

Vous êtes passé pro sur le tard, à 27 ans en 1983 chez Saint Etienne Pélussin.
Vincent Lavenu : J’ai failli passer pro deux ou trois ans avant. J’avais eu des contacts avec Danguillaume (Mercier) et De Gribaldy. Pélussin était un concept nouveau (1) lancé par Pierre Rivory et Michel Nedelec, un ancien entraîneur national de l’équipe de France.
C’est Pierre Rivory qui m’a fait confiance. Souvent chez les amateurs, je me battais contre les coureurs de Pélussin, qui étaient les meilleurs Français de l’époque et qui avaient gagné deux fois la Coupe de France des clubs Mavic. On se confrontait loyalement entre nous dans la région et quelques fois j’arrivais à les battre alors qu’ils étaient très forts au niveau collectif. C’est pour ça que Rivory m’a fait confiance.
A l’annonce de la création de l’équipe je m’étais porté candidat, mais je n’y croyais plus vraiment. J’avais même envisagé de travailler à plein temps à la Mutualité sociale agricole à Chambéry. Finalement j’ai eu un coup de fil de Rivory à l’automne 1982 me disant qu’il me faisait confiance. C’est de là que tout est parti.

A cette époque, quels étaient les critères pour passer pro ?
Il y avait les résultats sportifs bien sur, mais c’était aussi une question de connaissances des personnes et du milieu. Dans mon club de La Motte-Servolex, nous étions un peu largués à ce niveau et nous ne connaissions pas grand monde dans le milieu des professionnels. On pensait qu’il suffisait aux directeurs sportifs de regarder les résultats des courses amateurs, alors que ce n’est pas suffisant pour passer pro. Il y a le résultat brut bien sur, mais il y a tout un aspect communication et relationnel qui rentre en compte. Ce n’était pas notre fort et c’est peut-être pour ça que j’ai perdu du temps pour passer pro. A La Motte-Servolex nous ne faisions pas partie des clubs réputés de l’époque comme les grands clubs parisiens. Ce n’était pas forcément évident de se faire connaître des directeurs sportifs.

L’équipe de Pélussin n’a pas terminé la saison...
Les sponsors espérés ne sont jamais venus. Il y a également eu des changements politiques au sein de la municipalité de Saint-Etienne cette année-là, qui ont fait que le projet n’a pas vécu bien longtemps. On s’est retrouvé à pointer au chômage au bout de six mois tout en conservant la possibilité de courir.
Cette saison-là j’ai fait une chute au Dauphiné, suivis de huit jours d’hôpital. Je n’ai repris l’entraînement que fin juillet et la compétition en août. Je n’ai couru que quelques courses dont le Tour de l’Avenir en fin de saison, où je termine 35e.

L’équipe avait lancé une souscription au public en cours d’année. Est-ce cela qui vous a donné l’idée de faire de même en 1996 ?
Non, pas du tout. Je ne m’en rappelais même pas. Ce type de concept avait déjà été réfléchi dans d’autres temps, mais l’idée ne me venait pas de Pélussin. La souscription pour Petit Casino, c’est votre équipe a fait partie des ressources nécessaires pour survire. Un moyen de trouver une énergie supplémentaire

"Les équipes de l’UNCP avaient le mérite d’exister"

L’année suivante vous rejoignez l’équipe de l’UNCP qui était ce qu’on pouvait appeler une équipe de chômeurs...
Oui, c’était une équipe de chômeurs. Cela ne nous faisait pas plaisir à l’époque d’entendre ça, mais c’était une réalité. C’était Marcel Tinazzi, alors coureur,qui s’était occupé de fédérer les coureurs restant sur le carreau et la fédération nous avait autorisés à courir quelques épreuves sous le maillot de l’UNCP.

Comment intégrait-t-on ce genre d’équipe ?
L’initiative venait de Tinazzi car à l’époque il y avait peu de groupes sportifs existants et il y avait pas mal de coureurs qui restaient sur le carreau. Depuis quelques années ce genre d’initiatives se développaient et certains coureurs pouvaient, s’ils en avaient le désir, continuer à faire quelques courses. Ce n’était pas l’idéal, mais il y avait au moins des structures qui existaient et qui ont permis à certains coureurs de repartir, dont moi. Je ne regrette pas ce passage-là, même si ça a été difficile, bien-sûr, puisqu’on pédalait tout en étant inscrit au chômage. Cela nous a tout de même permis de faire des courses, dont le Tour méditerranéen, où je m’étais fait rattraper à deux kilomètres de l’arrivée de l’étape arrivant à Marseille. Avec Michel Charréard nous avons également été champion de France sur piste de l’Américaine sous les couleurs de l’UNCP (2). Quelques coureurs de l’équipe (Thévenard, Dithurbide et Charréard) ont même participé au Tour de France avec le Sporting Lisbonne. Une sélection avait été faite à l’époque, mais je ne sais plus comment, et en tout cas je n’avais pas été retenu.

Quelle était l’importance de la piste dans vos revenus ?
Mes revenus n’étaient pas très élevés durant ma carrière. Je gagnais ma vie comme un ouvrier. La piste et les Six jours apportaient un peu de beurre dans les épinards. Ces contrats étaient intéressants pour moi, mais incomparables à ce qui se passe aujourd’hui. Les six jours de Grenoble, par exemple, devaient me rapporter 6000 francs nets, ce qui équivalait à un bon mois de salaire.

A cette époque vous aviez toujours l’espoir d’intégrer une formation en cours d’année ?
Oui. Si je continuais, c’est que j’avais au fond de moi-même un espoir. Si je n’avais pas cru en ma "bonne étoile", j’aurais arrêté.
D’ailleurs en 1985, je suis de nouveau dans l’équipe de l’UNCP et entre les deux années, il n’y en avait qu’un qui était resté, c’était moi. J’y croyais encore et le futur m’a donné raison. J’ai eu raison d’insister, même si à cette époque là, peu des gens croyaient en ce que je faisais. Moi j’y croyais et c’est important d’y croire jusqu’au bout.

"Très peu d’équipes en France"

En 1986, vous intégrez une équipe plus structurée qui s’arrête aussi en cours de saison...
C’est un coureur, Jean-François Chaurin qui était à l’origine de cette formation Miko-Carlos. Devant cette désolation de voir très peu d’équipes professionnelles en France, il avait trouvé des sponsors et avait monté sa structure d’équipe, tout en étant coureur. C’est lui qui m’a fait confiance à nouveau. Nous sommes repartis avec quelques coureurs, Régis Clère, Laurent Biondi, Frank Pineau notamment, qui ont porté les couleurs de cette équipe.
Au bout de six mois, le Tour de France ne sélectionne pas l’équipe et le sponsor a décidé de mettre la clef sous la porte. Encore une fois, et nous nous sommes retrouvés dans une situation un peu précaire.

En 1987, vous connaissez enfin une véritable saison complète dans une même équipe, chez RMO...
C’est vrai, enfin une saison complète avec un véritable maillot et une équipe structurée. C’est Bernard Thévenet, le directeur sportif de RMO, qui m’avait fait confiance. Il s’était aperçu que pendant quelques années, j’avais eu un parcours un peu difficile et il s’était dit que j’avais quelques ressources. J’ai d’ailleurs gagné la première épreuve de la saison, la Ronde pyrénéenne.

"Une grosse armada"

A la fin de la saison, votre contrat n’est pas reconduit et vous arrêtez même le vélo...
Il y avait très peu d’équipe en France et donc très peu de possibilités de retrouver du boulot. Look m’a offert la possibilité de travailler chez eux, comme responsable technique et promotionnel de leurs produits. C’était intéressant puisque cela permettait d’aller dans les équipes pros, fournir le matériel, s’occuper des besoins des coureurs et gérer un budget. C’était très intéressant.
Mais j’avais au fond de moi-même encore envie de courir. Trois mois après le début de saison, j’ai appelé le directeur sportif de Fagor, Patrick Valcke, qui était à l’époque à la recherche de coureurs, pour compenser les blessés de son équipe. Je lui ai proposé mes services. Ca a marché et je suis reparti sur la route tout début avril.

Cette fois-ci, c’était une assez grosse équipe...
En effet, c’était l’équipe de Stephen Roche. Après sa superbe saison 1987, Roche avait passé deux ans chez Fagor, mais ce n’étaient pas les années où il fut le plus performant. L’équipe formait tout de même une grosse armada avec des coureurs de renom comme Robert Millar, Charly Bérard, Jean-René Bernaudeau ou Marc Gomez.

Ces deux années ont été marquées par de belles performances et notamment vous avez participé à votre premier et seul Tour de France...
C’était en 1989. Auparavant je n’avais pas eu la possibilité de le faire, déjà parce que souvent les équipes auxquelles j’appartenais n’y participaient pas. J’aurais pu le faire en 1987 lorsque j’étais chez RMO, mais je n’avais pas été retenu.
Lors de ces deux ans, j’ai fait de belles performances notamment à Bordeaux-Paris en 1988 (5e sur la ligne (3)). En 1989, j’ai terminé 7e du championnat de France, 7e du Tour du Sud (4), 19e du Midi-Libre... J’ai fait quelques places et je marchais pas trop mal.

"J’ai un peu remué dans les brancards de la FFC"

En 1990, vous devenez coureur individuel et c’est cette fois-ci vous même qui êtes à l’origine de la création d’équipe de "chômeurs"...
Ce statut de coureur individuel nous donnait la possibilité de se regrouper pour faire des courses pros de temps en temps et également de courir chez les amateurs. J’ai un peu remué dans les brancards de la fédération pour qu’on nous permette de nous regrouper et courir ensemble. C’est avec cette équipe que j’ai remporté une étape de la Route du Sud.

Cette année là, Gilles Mas, qui est aujourd’hui directeur sportif adjoint d’AG2R, courait à vos côtés. Dans votre carrière de directeur sportif, on retrouve souvent des gens que vous avez croisez en étant coureur...
Au fur et à mesure de l’avancement d’une carrière, on lie des amitiés, on se rend compte de la valeur des gens, notamment quand tout n’est pas rose. Quand on est en haut de l’affiche, il y a beaucoup de gens qui vous sollicitent et qui sont proches de vous. Par contre, dans les situations difficiles, on rencontre des gens qui sont vrais. Ces gens là, je les ai à nouveau rencontrés dans ma carrière de directeur sportif. J’avais ces amitiés qui étaient là et c’était important de s’en servir comme ressources.

"La main à la pâte"

Pour votre dernière année pro, en 1991, vous allez chez Mosoca...
C’était une toute petite équipe suisse dirigée par un Belge, Paindavaine. J’ai amené un partenaire dans cette équipe, Chazal. L’entreprise payait mon salaire et donnait un peu d’argent pour le fonctionnement de l’équipe également. J’étais même salarié de l’entreprise Chazal à l’époque. Cette année m’a permis de tisser des liens avec M. Chazal et de préparer le terrain pour la future équipe Chazal qui allait être créée l’année suivante.

Vous avez profité de cette dernière année pour vous familiariser les particularités du métier de directeur sportif...
Les structures de cette équipe nous obligeaient à mettre la main à la pâte. Pour le Dauphiné Libéré, par exemple, c’est moi-même qui avait appelé l’organisateur, Thierry Cazeneuve, et qui lui avait prié de nous faire confiance et de nous laisser partir. On se battait pour courir. Thierry Cazeneuve avait été séduit par le discours et nous avait permis de partir au dernier moment. Il fallait s’impliquer, ce n’était pas du tout cuit comme on le voit aujourd’hui. Aujourd’hui les structures des équipes sont plus organisées et on amène un service tout compris au coureur. Par rapport à mon parcours de coureur, ça me fait parfois mal au cœur. Pour y arriver on s’est battu et on aimerait que les coureurs en fassent autant. Ce n’est pas forcement toujours le cas.

"Plus de plaisir que de contraintes"

Si vous étiez coureur aujourd’hui, pourriez vous connaître un parcours semblable ?
Non. Tel que le vélo est structuré aujourd’hui, et d’ailleurs c’est un bien, cela ne serait pas possible. Aujourd’hui le cyclisme se porte, malgré tout, bien. Il y a des structures solides et de nombreuses équipes. En France, il y a 8 équipes professionnelles et du boulot pour pas mal de monde. C’est vrai en France, mais aussi à l’étranger. Les difficultés qu’on a pu rencontrer à notre époque n’existeraient plus maintenant et il n’y aurait plus de raison de créer des équipes entre coureurs. Quand on courait pour l’UNCP, c’est parce qu’il y avait 3 ou 4 équipes maximum par pays. Cela permettait aux coureurs qui n’avaient pas mérité de rester sur la touche de trouver une équipe.

Dans quelle équipe avez-vous connu vote plus grosse galère ?
Je ne me souviens pas de ça. Bien sur c’était difficile. Evidemment quand on regarde mon parcours on peut penser que c’était un sacrée galère, mais quand je le vivais, même si ce n’était pas tout rose, je ne le vivais pas comme une galère. Je n’étais pas masochiste. Si j’ai continué à faire du vélo, c’est parce que j’y ai pris plus de plaisir que je n’y ai trouvé de contraintes. J’avais au fond de moi-même cet espoir qui me poussait à continuer et je savais que ma vie était dans le vélo pro.

Qu’avez-vous appris dans vos différentes équipes sur le métier de directeur sportif ?
Première chose, l’humilité. Ne pas se laisser griser par les fastes du monde du cyclisme professionnel. Quand on fait du vélo dans des périodes difficiles pour les structures, on se rend compte que tout n’est pas rose. A côté de ceux qui vivent très bien du vélo, il y a des choses à construire. Cela m’a permis de créer un concept qui n’existait pas. Quand j’ai créé Chazal en 1992, le concept était de dire qu’on pouvait monter une équipe professionnelle avec deux millions de francs de l’époque. Ce concept, pas évident au départ, a servi à quelque chose. C’est intéressant.

(1) Saint Etienne Pélussin était un club amateur qui a monté une équipe pro, chose inédite à l’époque.
(2) la compétition s’appelait alors "Coupe de France de l’Américaine". Elle était organisée en même temps que les championnats de France et Lavenu et Charréard s’étaient vus remettre un maillot tricolore.
(3) Un de ses devanciers sera déclassé.
(4) Ancien nom de la Route du Sud.

Photo : Eté 1986. Vincent Lavenu (au deuxième plan) court des critériums avec le maillot de l’équipe Miko-Carlos, mais pointe au chômage
Crédit : Freddy Guerin